L’histoire du petit village injustement moche

El Peñol 

 

Pendant tout notre voyage au long cours, j’ai été relativement étonnée de constater que beaucoup de voyageurs et de touristes n’ont pas seulement pour objectif de visiter les lieux qu’ils parcourent et découvrent, mais sont dans une recherche « d’authentique ». Il ne leur suffit pas que les paysages soient sublimes et les villages colorés : leur plaisir s’effondre si le lieu est touristique et, pire, si d’autres français s’y trouvent en même temps qu’eux. C’est comme ça qu’il nous est arrivé et nous arrive encore de prendre de bonnes claques dans nos petits museaux quand certains de nos compatriotes nous ignorent ostensiblement. Comme ce couple rencontré à El Calafate en Argentine qui avait refusé de nous adresser la parole, motif pris de notre nationalité, alors que leurs enfants jouaient avec Charles un peu plus loin… Notre seule présence constituait pour eux une tache à leur rêve d’aventure. Ils se pensaient seuls et incroyablement « hors-normes ». Ils se découvraient aussi banals que les autres (et cela d’autant plus que El Calafate est rempli de français).

 

Souvent, d’ailleurs, les personnes qui nous suivaient à l’époque sur le blog nous demandaient pourquoi nous ne visitions que les jolis endroits touristiques et pas des endroits moins courus ? A vrai dire, et au risque de passer pour des imbéciles, chaque fois que nous avons le choix entre nous arrêter dans un joli endroit (nécessairement touristique) ou un endroit moche plus authentique (car non touristique), nous optons systématiquement pour le premier choix. D’ailleurs, en Colombie, nous aurions parfaitement pu nous installer au fond d’une jungle hostile, mais nous avons poussé le mauvais goût par élire domicile à Guatapé au bord du lac. Aucune recherche d’authenticité, vous dis-je …

 

Bref, cette quête à la mode me laisse parfois un peu sceptique mais je vais profiter d’elle pour vous parler  del Peñol. El Peñol, c’est le petit village pas très beau qui précède Guatapé. Un village dont aucun guide touristique ne parle. Un village a priori sans charme. Un village dans lequel s’écoule paisiblement la vie quotidienne de quelques centaines d’habitants « normaux ». Souvent les visiteurs qui font route vers Guatapé le traversent à la hâte, ignorant totalement qu’il  recèle quelques curiosités qui valent bien un arrêt de quelques heures ! Lecteurs en quête d’authenticité, suivez-moi au-delà des apparences dans un village aussi peu joli qu’intéressant et attachant  !

 

Balade dans « la Colombie qui se lève tôt » 

 

El Peñol est un petit village colombien comme il en existe des milliers d’autres.

 

 

El Penol Antioquia

Ne faites pas attention à l’eau boueuse, la photo a été prise le lendemain de fortes intempéries

 

 

Un village de cultivateurs :

 

 

 

Ici du café, ailleurs des tomates, des lulos…

Ou des poivrons

 

 

Un village de briques rouges non crépies, totalement sud-américain en cela :

 

 

El Penol Antioquia

Et encore, contrairement à de très nombreux villages argentins, ici les rues sont goudronnées

El Penol Antioquia

Ambiance « Je danse le Mia »

 

 

Un village de travailleurs manuels :

 

 

 

 

Un village de commerçants où les boutiques sont ouvertes du lundi matin au dimanche soir :

 

 

El Penol Antioquia

Bien rangés : d’un côté les cuisines ambulantes, de l’autre les très nombreuses motos

 

 

Où les commerçants officiels côtoient les vendeurs de rue :

 

 

 

Un village où la vie s’organise autour du marché couvert :

 

 

El Penol Antioquia

Une entrée du marché couvert un dimanche aprem

El Penol Antioquia

Le marché couvert vu de loin

El Penol Antioquia

Des guanabas se cachent dans cette photo : saurez-vous les retrouver ?

 

 

 

Ou de la place centrale qui propose aux jeunes et moins jeunes son Wi-fi gratuit :

 

 

 

 

Un village où les voyageurs transitent :

 

 

Un village où les amis se retrouvent pour discuter au pied d’un arbre ou dans un bar hurlant de la cumbia, chapeau sur la tête, poncho sur les épaules, machette à la ceinture :

 

 

El Penol Antioquia

Au pied de mon arbre, je vivais heureux

 

 

Un village a priori moche dans lequel il est rare de croiser l’ombre d’un touriste européen (Luce tu es la seule) !

Et pourtant … Nous, nous l’aimons bien ce petit village « authentique » ! Précisément pour tout ce qu’il n’est pas : beau, attrayant, rempli de magasins de souvenirs, de rabatteurs … Mais aussi, pour toutes les choses qu’il cache aux voyageurs pressés de se rendre à Guatapé et, en particulier, sa triste histoire.

 

Un village injustement moche car noyé sous les eaux

 

Si vous n’avez pas encore renoncé à lire cet article faute de jolies photos à vous mettre sous les yeux, il est temps de vous parler de la triste histoire de ce petit village qui n’a pas toujours été ce qu’il est.

 

Il fut un temps où le banal village de briques rouges était un charmant village badigeonné de blanc :

 

El Penol Antioquia

Crédit photo Jharbol

 

 

Il avait simplement eu la mauvaise idée de s’installer et de croître à côté du fleuve Nare, au fond d’une vallée très pluvieuse :

 

 

El Penol Antioquia

Trop près de l’eau, beaucoup trop près (crédit photo notaria del Penol)

 

 

Bien que cet endroit fut habité depuis de nombreux siècles, bien avant même la découverte des Amériques, par des civilisations indigènes; bien que l’actuel village ait été fondé en 1714 par le missionnaire Fray Miguel de Castro y Rivadeneiro, il ne résista pas aux besoins de modernité et d’électricité de son pays, la Colombie. Ainsi, dès 1926 il était devenu clair qu’un projet hydro-électrique pourrait voir le jour dans la vallée occupée par El Peñol. Ce n’est cependant qu’en 1957 que les premières études débutèrent, lesquelles débouchèrent sur une annonce officielle en 1961, prévenant la municipalité qu’elle serait inondée et disparaîtrait sous les eaux du futur barrage. 

 

 

 

 

La population, initialement incrédule quant au caractère réalisable de ce projet qui allait anéantir la vie de beaucoup, dut se résoudre à l’évidence lorsque les entreprises publiques concernées se mirent à racheter les terres inondables et que d’énormes engins de chantier commencèrent à se frayer un chemin dans les étroites ruelles, démolissant maisons et immeubles sur leur passage. C’est alors que les habitants créèrent le Comité de défense des intérêts Del Peñol qui tenta de faire respecter les droits des villageois en organisant des manifestations, des protestations ou des mutineries pour obtenir justice. En vain car les entreprises publiques, soutenues par l’Etat, ne reculèrent pas. Un accord fut cependant trouvé entre les différents protagonistes qui se matérialisa dans un « Contrato Maestro », document unique en son genre, dans lequel la municipalité et ses habitants acceptaient de capituler et de quitter la vallée, à charge pour les entreprises publiques de construire un peu plus loin un nouveau village avec toutes les infrastructures nécessaires.

 

 

Crédit photo : Revista Arcadia

 

 

En 1972 furent inondées les premières terres, malheureusement les plus fertiles. Dans le même temps les actions de protestation redoublèrent d’intensité car le nouveau village promis n’existait que dans les rêves de ses futurs occupants. Il fallut attendre 1975 pour que celui-ci commence à sortir de terre, construit à la va-vite sans aucune recherche d’esthétique. En 1978, tandis que les entreprises publiques commençaient à transférer les vivants dans leurs nouveaux logements, la paroisse, se chargea, quant à elle, de transférer les 1156 dépouilles du cimetière qui ne souhaitaient pas achever leur éternité sous les flots. En 1979 El Peñol « viejo », anéanti par les engins de chantier, ne ressemblait plus qu’à un village bombardé. A tel point que le quotidien El Espectador titra : « Hiroshima Paisa: El Peñol se prepara a morir”. Il fut inondé, tout comme son dernier vestige : l’église.

 

 

Crédit photo : Emiliano Zapata

 

 

Dans le même temps, le plus vieux quartier de Guatapé, la Aldea, disparut aussi sous les eaux. C’était la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère pour le village del Peñol.

 

Voir pour plus de détails : Historia Del Peñol ou El Peñol : 3 momentos : fundacion, inundacion y reconstruccion 

 

Un village pas si moche !

 

Alors forcément quand on a été englouti sous les eaux et reconstruit dans l’urgence, on a forcément quelques circonstances atténuantes de ne pas pouvoir concourir au titre de « plus beau village d’Antioquia » !

 

Malgré tout, l’entreprise d’électricité EPM et la municipalité ont fait de gros efforts pour l’embellir, à tel point que tel un phœnix renaissant de ses cendres, le vilain petit canard tente de se transformer en cygne ! C’est d’ailleurs ce que symbolise la statue commémorative des 30 ans du nouveau village : une femme sauvée des eaux s’envolant glorieusement dans les airs. 

 

 

Sculpture de Mario Hernández C.

 

 

Quant au vieux village del Peñol, c’est une réplique de son ancienne place centrale qui lui rend hommage ! Elle se visite.

 

 

 

 

 

 

Il faut bien dire qu’en matière de reconstitutions ou d’imitations, on s’y connaît à El Peñol !

Visez plutôt l’église ! Elle ne vous rappelle pas un gros rocher vivant pas loin de là ?

 

 

 

 

Et le temple en construction ? C’est pas du Le Corbusier, genre église de Firminy-vert dans la Loire ?!

 

 

 

Et pour allier les traditions entre passé et futur, quoi de mieux qu’un petit tour dans le grand et intéressant musée municipal ?

 

A moins qu’une visite de la maison brûlée de Pablo Escobar ne vous tente ?

 

 

Chez Pablo, maison hantée

 

 

Mais moi, finalement, ce que je préfère, ce sont les balades dans les espaces verts avec vues panoramiques !

 

 

In God we trust

 

 

Quant à Charles, il avoue une petite préférence pour les aires de jeux ou la piscine !

 

 

 

 

 

Au fait, après cette originale visite Del Peñol, n’oubliez quand même pas de vous rendre à Guatapé  ! 

 

 

4 pensées sur “L’histoire du petit village injustement moche

  • 5 octobre 2017 à 20 h 47 min
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    Une histoire bien triste, quand même.
    Beaucoup de courage aux habitants de ce village pas vilain du tout!!.
    La Statue de la femme est magnifique!!.

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    • 5 octobre 2017 à 21 h 44 min
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      C’est malheureusement vrai … Merci pour votre message !

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  • 25 octobre 2017 à 16 h 49 min
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    Coucou Valérie

    Merci pour cette découverte et de nous avoir conté cette histoire bien triste mais tellement commune d’un village englouti pour la construction d’un barrage.
    Désolée de cette longue absence … Des bisous

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  • 2 novembre 2017 à 16 h 37 min
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    La description du touriste en quête d’authentique est très juste. La notion même d’authenticité ne paraît tellement subjective, comme si un lieu perdait son authenticité dès le moment qu’il était visité que d’autres touristes que juste les nationaux.

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