L’Amazonie, a land of confusion ?

Puyo, Misahualli, Rio Blanco, Tena, tremblement de terre 

 

Depuis quelques semaines, une question faisait débat entre Jérôme et moi : comment visiter l’Amazonie ? Fallait-il prendre un luxueux lodge au milieu de la forêt, partir en croisière, payer une agence pour qu’elle nous fasse entrer dans le quotidien d’une famille, en contacter une directement, faire du volontariat ?

 

 

Puerto Napo

Puerto Napo

 

 

En dépit des mails envoyés et des coups de téléphone passés, je n’ai obtenu que de rares réponses, à part celle d’un « eco-lodge » (ici tous les lodges se disent « écolos », ce qui n’empêchent pas certains d’entre eux de construire leurs cabanas en bois d’arbres en voie de disparition) nous facturant au prix fort (environ un millier d’euros) ses « 2 jours, 3 nuits » avec excursions bien rodées et celle d’une agence « équitable » nous réclamant plus cher encore pour aller partager la vie d’une communauté et dormir chez ses habitants dans un confort spartiate.

 

 

 

 

Finalement, ni l’un ni l’autre ne nous ont convaincus. En effet, plusieurs questions nous taraudent. Faut-il débourser de l’argent pour aller discuter avec des gens et les voir vivre chez eux et si oui, doit-on payer le « typique » au même prix que le luxe ? Autre interrogation : à partir du moment où l’on paye, est-ce que les rapports humains ne sont pas complètement faussés ? Dit autrement, est-ce que la largeur des sourires ne varie pas en fonction du montant des billets arrivant dans la poche des autochtones ? Enfin, est-ce que les populations rencontrées ne sont pas là pour nous servir l’image d’Epinal que nous attendons d’elles ?

 

Parce que soyons réalistes : l’image que nous autres européens fantasmons plus ou moins de l’Amazonie, avec l’idée sous-jacente du « bon sauvage » vivant dans une forêt vierge loin de toute « civilisation », n’existe plus que façon marginale ! Bien que cela soit catastrophique, les choses sont ainsi car les industries pétrolières et la déforestation vont bon train. A partir de là, nous autres touristes ne pouvons entrer en relation qu’avec des personnes vivant dans des versions plus ou moins modernisées de l’Amazonie, plus ou moins en résistance contre la folie économique. Mais toutes sont d’une façon ou d’une autre impliquées dans le « système », celles ne l’étant pas étant, par définition, inaccessibles.

 

 

Le mythe du bon sauvage largement entretenu par les populations locales

Le mythe du bon sauvage largement entretenu par les populations locales

 

 

A partir de là, y a-t-il des endroits plus « typiques » que d’autres, des communautés plus intéressantes que d’autres ? Je ne le pense pas. Toutes ont quelque chose à nous montrer, aussi bien celles vivant encore au milieu de la forêt, que celles plus proches des villes. Bien sûr, certains lieux sont plus difficiles à atteindre et donc plus exotiques à nos yeux d’occidentaux. Pour autant, remis dans un contexte français, est-ce que le paysan vivant au bout d’une interminable mauvaise route du Luberon est plus représentatif de la Provence que le gars qui tient un bistrot sur le cours Mirabeau à Aix ? Est-ce que les provençaux doivent se vêtir de tissus arlésiens, porter un bouquet de lavande sur l’épaule droite et une cigale sur l’épaule gauche pour coller à l’idée que les touristes se font de leur région ?! On peut se poser les mêmes questions pour les gens vivant ici…

 

Bref, nous étions sceptiques quant au tourisme communautaire et le sommes encore …

 

 

Champs de cacao

Champs de cacao

 

 

En définitive, nous n’avons voulu nous lier avec personne. Suivant les conseils d’Agnès et Philippe, nous nous sommes décidés à arpenter les routes amazoniennes avec le Charles de Gaulle, avant de nous diriger vers un point Ioverlander au dessus de Misahualli, donnant 2 brèves lignes d’explications sur la communauté de « Rio Blanco ».

 

 

 

 

Rien de préparé, donc, à tel point que nous nous perdons pour y accéder ! C’est donc à la nuit tombante que nous finissons par nous garer sur la « place centrale » du « village » (le terrain de foot du hameau), sous les yeux un peu effarés des habitants pas trop habitués à voir débarquer des gringos chez eux à l’improviste hihi.

 

 

 

le village, sa place centrale et nous !

le village, sa place centrale et nous !

 

 

L’accueil est néanmoins chaleureux, le village se pressant autour du véhicule pour venir le visiter. Echange de bons procédés, nous sommes ensuite invités à entrer dans leurs maisons sur pilotis. Un jeune couple mixte (équatorien / tchèque) est particulièrement ouvert à notre arrivée. Et pour cause, Juanito a eu beaucoup de mal à se faire accepter dans la communauté, en tant que gringo. C’est à la suite d’expériences spirituelles à l’Ayahuasca qu’il a décidé de s’établir ici. Désormais marié avec une jeune femme de Rio Blanco, il y vit de la culture du tabac bio, du cacao, des ananas, des bananes, des palmiers et du manioc.

 

La soirée est sympa, chacun racontant ses visions sous Ayahuasca. Elle est malheureusement interrompue par les cris de Carlito. Une mauvaise fourmi géante l’a piqué au doigt et la douleur est si forte qu’il hurle à se casser la voix. Impossible de conserver son sang- froid : il fait nuit, chaud, humide et les cris ne permettent pas de réfléchir à quoi que ce soit ! Par chance, nous sommes dans un endroit où les petits insectes ne présentent pas de danger vital (y compris les rares moustiques). Il nous faudra quand même un bon moment pour le réconforter, la moitié de la communauté se pressant à son chevet pour le soulager ! Tous sont d’accord sur deux points : la piqûre est extrêmement douloureuse mais inoffensive. En plus, il paraît qu’elle renforce les défenses immunitaires (j’ai dit, il paraît !!).

 

 

 

 

Au petit matin, le doigt va beaucoup mieux, tout comme son propriétaire. Le jeune couple nous emmène voir le travail des champs. L’un et l’autre bouturent du manioc pour étendre les futures plantations. Ici, les gens vivent d’une agriculture raisonnée afin de ne pas porter préjudice à la forêt qu’ils respectent. Aussi, d’autres initiatives économiques ont été prises pour assurer la survie de la communauté, comme la menuiserie dans du bois de second choix ou la fabrication de savons naturels.

 

 

 

 

Juanito nous coupe du cacao. Nous suçons avec délice le mucilage blanc très sucré et goûteux qui entoure les fèves, le goût ressemblant à celui d’un litchi. Fermenté, il se transforme en vin de cacao, également excellent. Les graines, quant à elles, seront mises à sécher pour devenir un jour du chocolat.

 

 

Fève séchant avant d'être pelées et broyées

Fève séchant avant d’être pelées et broyées

 

 

Nous les abandonnons pour nous rendre à l’école du village. 17 enfants y travaillent, toutes les classes étant représentées de l’équivalent du CP à celui du CM2. Pour s’en occuper : un seul maître officiant dans une seule et même salle 5 jours sur 7 de 7h30 à 12h30 ! Gros boulot donc pour ce dernier qui doit apprendre à ses élèves deux langues (le castillan et le quechua) et des rudiments d’anglais aux plus grands, sans compter les autres matières ! Le matériel est rudimentaire, puisque le maître doit lui-même dessiner sur le cahier de chacun des enfants les images qu’il entend leur faire colorier…

 

 

Viens faire un tour à l'école !

Viens faire un tour à l’école !

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Un instit concerné

Un instit concerné

Merci le gouvernement de donner des moyens !

Merci le gouvernement de donner des moyens !

 

 

Nous y passons une très sympathique matinée, Carlito et les enfants étant très contents de partager un moment !

 

 

 

 

L’après-midi, nous engageons un jeune guide du village pour nous faire faire un tour dans la jungle. La contribution financière est modique, puisqu’il nous demande 10 dollars la demie journée. Nous nous enfonçons dans la forêt luxuriante, dense, boueuse. Il faut tailler le chemin à la machette. Nous glissons à chaque pas, manquant de tomber nez à nez avec des petites bestioles peu appréciées des phobiques !

 

 

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Au dessus de la canopée le ciel se couvre et soudain, il se met à pleuvoir tandis que l’obscurité envahit peu à peu la forêt. La sensation est étrange : nous entendons distinctement les grosses gouttes d’eau s’écraser sur les feuillages, mais celles-ci ne nous atteignent pas.

 

 

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Nous resterons longtemps dans la forêt, à la recherche des « seivos », arbres considérés comme sacrés par la communauté. Immenses, ils possèdent d’énormes et apparentes racines formant comme des murs. Ceux rencontrés auraient quelques 700 ans. Nous sommes fascinés et … trempés car la pluie a fini par nous atteindre !

 

 

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Le lendemain, rebelote. Nous partons en forêt pour rendre visite à deux cascades sacrées. Vêtus de pantalons et tee-shirts manches longues, nous nous engageons derrière notre guide. Les explications des différentes plantes nous intéressent beaucoup, tout comme la dégustation des « fourmis citrons » (elles en ont le goût) ou la fabrication de coiffes en palmiers (on est pas beaux ?!!!).

 

 

 

 

En revanche une pluie diluvienne recommence à tomber et, cette fois, la forêt ne parvient pas à nous en abriter. Nous passons donc 4 heures à marcher sous une douche tiède, même pression qu’à la maison, température d’eau idéale (environ 28 degrés). Il ne manque plus que le savon. Carlito est très brave, avec sa coiffe de guerrier. Il fait l’aller retour sans se plaindre, émerveillé par les gros 1000 pattes qui courent un peu partout et par les orpailleurs que nous croisons au creux d’une rivière.

 

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A notre retour au fourgon, nos vêtements sont à tordre et couverts de boue !

 

La météo ne s’arrangeant pas, nous décidons de reprendre la route dans l’après-midi. Un petit malentendu gâche cependant notre départ. Nous savions que nous devions nous acquitter d’un « droit de séjour » de 5 dollars par jour auprès de la communauté. Pourtant, lorsque le moteur se met en route, il nous est finalement réclamé le double motif pris que « les précédents voyageurs en camping-car venus dans la communauté n’avaient pas payé leur dû » (énorme !), plus encore 10 dollars pour avoir stationné dans la boue non loin de la tienda de Mama Ines, la doyenne. Pffffffffffffffffffffffffff Insupportable ! Nous donnons les 10 dollars demandés initialement, refusant par principe de nous acquitter du reste. A partir de là, seul le jeune couple nous saluera et nous offrira une coupe de chicha avant que nous ne quittions les lieux. Comme je le redoutais, ici comme au Pérou, la taille du sourire des indigènes se fait plus ou moins large selon l’argent que le blanc dépense chez eux.

 

 

Demeurés de bonne humeur malgré tout, nous offrons à Carlito un petit tour de pirogue à Misahualli, sur le rio Napo, le plus grand fleuve équatorien.

 

 

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Les singes se bousculent sur la place centrale du village, tandis que les larves de palmiers attendent de se faire cuisiner au barbecue. Pour nous, ce sera « non merci ! » ! OK pour les fourmis, mais nous n’avons pas assez faim pour avaler les petites dodues se tortillant !

 

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Le soir, nous filons à Tena, ville de moyenne importance. Notre guide nous a, en effet, suggéré de dormir dans le jardin de la maison de sa mère pour que nous le suivions le lendemain dans une autre communauté. Why not ?

 

 

Tena, ville malfamée et moche

Tena, ville malfamée et moche

 

 

Il est 19 heures quand nous entrons dans un resto. Nous ressentons très distinctement comme plusieurs vagues passant sous la maison, comprenant qu’il s’agit d’un tremblement de terre. Pour autant, personne ne s’affolant, nous n’en faisons pas cas. Nous passons une très mauvaise nuit. A deux pas du jardin où nous essayons de dormir se déroule une fête à tout casser, nous empêchant de fermer l’œil. Quand le jour se lève enfin, une première mauvaise surprise nous attend : nos supers chaussures de marche que nous avions mises à sécher sous le fourgon ont été volées… Adieu les marches en forêt ! La deuxième nous guette sur les téléphones : le tremblement de terre est une catastrophe nationale. Ce sont les sms et les mails envoyés depuis la France par la famille et les copains inquiets qui nous l’apprennent !

 

Notre guide, pilier de la fête à tout casser, ayant 8 grammes d’alcool dans le sang, nos chaussures ayant disparu et la pluie redoublant d’intensité, nous annulons le programme du jour, passant une partie de la journée à rassurer les français sur notre situation. Au fait, merci de vous être inquiétés pour nous, ça nous a fait chaud au cœur !!

 

Ce jour-là, on se débrouillera seuls, comme d’hab’ ! Petit souci : en Amazonie le touriste ne peut guère se promener  seul. Tout est fait pour qu’il passe par un guide, une agence, une réserve ou un zoo … On finit quand même par trouver un sentier qui nous conduit à une cascade près de Misahualli.

 

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Sur le parking proche du centre du village, nous retrouvons des jeunes français un peu sceptiques sur l’Amazonie eux-aussi. Ils ont dû allonger des centaines de dollars depuis qu’ils sont dans le coin, toute excursion coûtant un prix fou, pour voir du super convenu.

Le tremblement de terre, catastrophe absolue est dans toutes les conversations. Pourtant, difficile pour nous de nous informer …

 

 

Scène de rue : on s'informe comme on peut !

Scène de rue : on s’informe comme on peut !

 

 

Nous les laissons les français et l’Amazonie le lendemain (encore un chagement de programme intempestif !!). Je serai volontiers restée plus, mais Jérôme et Charles en ont ras le bol de la pluie, de la boue et de l’odeur du fourgon, qui pue le moisi car nos vêtements boueux ne parviennent pas à sécher. J’avoue que l’odeur de lions de mer que nous dégageons me soulève le coeur aussi. Retour à Banos pour laver le tout !

 

 

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Conclusion : l’Amazonie, land of confusion !

 

Difficile en 10 jours de présence de tirer des conclusions sur cette partie de l’Equateur qu’à titre personnel j’ai trouvé sublime, fascinée par la forêt amazonienne.

 

Une impression ressort néanmoins : celle d’une population en pleine confusion, tiraillée entre tradition et attrait de la vie occidentale, rejetant âprement les industries pétrolières dans certains endroits, encourageant leur implantation dans d’autres, honnissant la déforestation, mais admettant par ailleurs que l’agriculture fournit davantage de revenus pour consommer, proposant aux touristes de venir les regarder vivre mais sans mesurer le risque sous-jacent de se voir transformer en « zoos humains » …

 

 

 

Notre guide de 26 ans en constitue une caricature à lui seul. Dans sa communauté au milieu de la forêt, il se veut un fervent défenseur des arbres, des esprits de la nature et d’une façon de vivre ancestrale. En ville, il part dépenser son argent en téléphonie et boissons alcoolisées, passant une nuit de débauche avec ses potes citadins …

 

Souhaitons à l’Amazonie de reprendre pied et de trouver une voie d’évolution viable. Pour elle, comme pour nous tous …

7 pensées sur “L’Amazonie, a land of confusion ?

  • 19 avril 2016 à 6 h 52 min
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    Ah Valérie, tjrs un plaisir de te lire ( en ce moment devant l’amphithéâtre avant de commencer un examen de style  » strasbourgeois »)!! Très contente que tout va bien pour vous! Gros bisous

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  • 19 avril 2016 à 7 h 06 min
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    Finalement tu ne nous donnes pas envie d’y aller!!!
    bises

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  • 21 avril 2016 à 8 h 08 min
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    Une bise de nous trois, nous sommes sous le charme de votre voyage.
    Ce sont des souvenirs magnifiques que vous vous créez !
    Un plaisir à lire, même en galère tu donnes l’envie de voir, et de vivre ces moments.
    bisous et bonne route

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  • 21 avril 2016 à 15 h 11 min
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    Salut

    Dommage que les rencontres soient gâchées par les finances … Sinon les arbres extraordinaires ! Mais comme tu le sais ce n’est définitivement pas pour moi :(( …

    Bonne continuation
    Toujours un réel plaisir de te lire !!

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  • 12 mai 2016 à 18 h 30 min
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    Super article ! Vraiment passionnant ! Pauvre petit Charles… Il pourra toutefois raconter à l’école, au milieu de dizaines d’autres anecdotes, qu’il s’est fait piquer par une fournie géante !
    Gros bisous à tous les 3 de nous 3 !!

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    • 13 mai 2016 à 21 h 54 min
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      Hola Marie !! Merci de ton message ! On espère que vous allez bien tous les 3 ! Donne des news en MP !!

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  • 14 juillet 2016 à 17 h 59 min
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    alors les photos, magiques, les insectes… nan merci, les larves encore moins et les fourmis géantes, carlito n’aura pas peur des fourmis du sud 🙂 mais c’est affligeant qu’il faille toujours mettre la main au porte monnaie pour pouvoir « visiter » des lieux sublimes certes mais voilà quoi c’est pénible !

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